Joseph se leva, péniblement, à 2h30. A trois heures, son petit déjeuner avalé, il coupait le moteur de sa Volvo dans la cour du dépôt.
Il prit rapidement connaissance des modifications du jour :
Le dentiste (voir Porte close du 10 septembre) est
passé en "postal". Cela devait arriver. A part un nouveau client, rien de particulier. Il reporta les modifications sur son carnet de route et rejoignit les autres. Ils attendirent. Le temps
passait. Depuis le début de la semaine, les journaux arrivaient très tard et la grogne s'installait chez les porteurs. Ce travail, qui ne permettait pas vraiment de nourrir une famille, était
considéré par tous, porteurs et entreprise, comme un travail d'appoint. Nombreux étaient ceux qui prenaient leur "vrai" travail vers huit ou neuf heures après la distribution. Les retards répétés
les mettaient dans un profond embarras. Ce jour là, le retard dépassait les limites acceptables.
L'un des porteurs dit "On ne va pas distribuer les journaux ! Il faut leur faire comprendre". S'en suivit une discussion rapide qui
aboutit à la décision d'un vote. En fait le vote n'eut pas lieu, les uns et les autres se consultant mutuellement. Plus qu'un vote, ce fut un consensus. Un porteur vint à Joseph :
- Tu portes les journaux ?
- Je suis remplaçant, ce qui veut dire que je n'ai
aucune protection. Si je ne porte pas les journaux, ce n'est même pas la peine que je me présente demain, je serai remplacé.
- Oui, c'est vrai. Tu es remplaçant. C'est
différent.
- Néanmoins, je trouve la cause légitime. Si la
majorité décide de ne pas distribuer les journaux, je n'irai pas non plus. Tant pis.
Puisque c'était la tournée de Claude, Joseph estima qu'il se devait de le tenir au courant des décisions qu'il prenait. Il lui envoya
alors un sms.
Il y avait deux "tournées" de journaux. La première, arrivant par petite fourgonnette, comportant un nombre réduit de paquets, qui
correspondait aux tournées les plus longues et les plus urgentes, celles partant le plus tôt. La seconde, amenée par camion, avec le reste des journaux. Les porteurs de la première tournée
avaient été rejoints par ceux de la seconde. Les véhicules de la quarantaine de porteurs s'entassaient comme ils pouvaient dans le parking pourtant assez conséquent.
Une fourgonnette entra sur les chapeaux de roue et tenta de se frayer un chemin jusqu'au quai de déchargement. C'était le patron du
dépôt qui arrivait avec la première tournée. Prévenu par son adjointe, il descendit furieux de la camionnette, hurlant à plusieurs reprises : "Que ceux qui ne portent pas les journaux s'en
aillent ! Qu'ils libèrent le parking ! Ceux qui ne distribueront pas seront remplacés demain !". L'un des porteurs lui répondit : "On pose les journaux !". Personne ne bougea.
"On pose les journaux !"... Joseph ne fut qu'à moitié surpris de cette expression qu'il découvrait. Il avait une amie travaillant à la
"compo" d'un autre grand quotidien qui utilisait l'expression "poser les clous". Joseph avait compris qu'il ne s'agissait nullement d'un geste de bricoleur mais plutôt d'un "débrayage sauvage",
réaction vive du personnel lorsque la direction leur faisait subir un préjudice trop important. Cela se traduisait par un retard dans la sortie du journal, ou même par l'absence de sortie de
l'édition. Cette réponse à la direction, qui peut sembler incroyable au commun des travailleurs (nécessité d'un préavis de grève, etc...) était rendue possible par la toute puissance du syndicat
du livre. Depuis pas mal de temps, les groupes de presse oeuvrent pour réduire cette puissance qui, aujourd'hui semble bien amenuisée. Néanmoins, certains usages ont la vie dure, la
preuve !....
Habituellement, dès que la camionnette arrivait, les porteurs de la première tournée, dont faisait partie Joseph, se précipitaient
pour la décharger, trier les paquets de journaux et partir au plus vite. Ce jour là, c'est seul, le patron déchargea la camionnette, sous le regard des porteurs. Personne ne bougea. Il continuait
de hurler !... Dans la lumière blafarde de l'entrepôt, tous restèrent plantés là, les mains dans les poches, à le regarder se rompre le dos, comme s'ils n'étaient pas concernés par ce qu'il
faisait.
Finalement, le patron céda et réveilla un responsable du quotidien afin d'obtenir la promesse d'une réunion dans la matinée. Les
porteurs décidèrent de livrer les clients.
C'est avec deux heures de retard que Joseph quitta l'entrepôt. Il fit son maximum mais ne put rattraper qu'une demi-heure et termina à
neuf heures, épuisé, après avoir "subi" les rentrées des classes et autres encombrements. C'est à ce moment qu'il eut la surprise de voir une fourgonnette s'immobiliser devant lui. Claude en
descendit. Il faisait partie des "anciens" chez les porteurs. Avant de quitter son poste pour cause de désaccord avec le patron, c'était lui son adjoint. Ils discutèrent rapidement de ce qui
s'était passé. Claude lui dit : "Je suis entièrement d'accord avec toi. Tu as très bien fait. D'un autre côté, rassure-toi, ils ne t'auraient pas virés car on ne t'aurait pas laissé tomber
".
Sur ce... Joseph n'aspirait qu'à une chose : dormir. Il rentra.