Sorti de sa garde à vue, Leila et Joseph décidèrent d’aller discuter avec Carla. Lorsque Joseph eût fini d’exposer sa journée, Carla lui dit :
- Pourquoi n’essaierais-tu pas de joindre ton père ?
- Parce qu’il s’en moque.
- Crois-tu ? Pourquoi dis-tu cela ?
Joseph raconta alors son histoire avec son père :
–—
De retour de la maternité, lors de ma naissance, ma mère est rentrée seule dans le nouvel appartement familial.
Le rituel quotidien
Médecin gynécologue, il rentrait le soir à huit heures. Son premier travail : se servir un verre à moutarde plein d’apéritif. Ensuite il remplissait la baignoire et y lavait sa chemise en
nylon, puis l’accrochait à un fil, juste au dessus.
Après cela il s’éclipsait dans ‘sa pièce’, sorte de capharnaüm, sale et poussiéreux, dans laquelle avaient été montées en épi, transformant l’espace en une sorte de « U », des étagères
en métal, couvertes de livres sur les différentes guerres. Une vieille penderie en bois sombre dans laquelle étaient pendus ses costumes et vêtements militaires, suivie d’un armoire en
plastique dont les petites fleurs cachaient chemises, puis, enfin, une armoire en contreplaqué imitation chêne, la seule qui fermait à clef, où des piles de papiers à l’équilibre incertain
recouvraient de temps à autre des objets aussi divers qu’un poignard portant la croix gammée, un appareil à prendre les mensurations du crâne – son père lui expliqua que les allemands s’en
servaient pour repérer les juifs -, une paire de forceps, une croix de guerre allemande, des médicaments et d’autres choses aussi inattendues que variées. Depuis la guerre d’Algérie, la fenêtre
donnant sur la rue avait été recouverte d’un papier collant destiné à éviter les éclats de verre dans le cas de l’éclatement d’une bombe. Les volets étaient perpétuellement fermés depuis cette
époque. C’était la seule fenêtre des trois qui donnaient sur la rue qui bénéficiait de cette protection. Rien n’a bougé aujourd’hui, comme si la guerre faisait toujours rage. Devant la fenêtre,
un valet en acajou portait le costume que mon père mettrait le lendemain. Un grand casier métallique avec trois étages de casiers suspendus, remplis de papiers prolongeait l’étagère, juste en
face du valet. Au dessus, une boîte en bois contenant des fiches, chacune concernant une personne. Les renseignements portés, n’avaient rien de médical. Il y avait même une photo de femme posant
nue, l’amie d’un industriel de la Ruhr, semblait-il. Sur le mur opposé aux armoires, des photos : Mon grand-père paternel, en uniforme, l’air sérieux, puis une autre avec ma grand-mère, ma
sœur et moi-même. Aucune photo de ma mère. Là encore, plein de papiers et d’objets divers se battaient pour conquérir un petit espace sur ce qui devait être un bureau. Dans le fond, un lit d’une
place.
Lorsque mon père ne se retirait pas dans son antre, c’est qu’il voulait parler à ma mère, d’un papier qu’il venait de recevoir concernant la maison, d’un problème médical – ma mère était médecin
également -, ou de tout autre problème familial ou domestique qu’il refusait généralement d’assumer.
Le moindre problème, la moindre contrariété le mettait en colère. Il criait, giflait ma mère, claquait les portes. Quand il était au mieux de sa forme, il cassait la vaisselle ou la jetait par la
fenêtre de la cuisine, toujours ouverte le soir. Eclair de lucidité de ma mère pour en préserver les carreaux ? Les crises les plus fortes se produisaient lorsque l’apéritif manquait pour
son deuxième verre à moutarde.
L’heure de passer à table arrivait vite. Mis à part les échanges techniques du genre « passe-moi le sel » ou les commentaires de mon père, c’est la télévision qui faisait la
conversation. Après le repas, je devais aller me coucher.
Le lendemain matin, je me levais et, tandis que je préparais mes affaires pour aller en classe, mon père s’activait dans la salle de bains de longs moments. L’odeur d’eau de Cologne emplissant le
couloir donnait le signal pour accéder à la salle d’eau. Parfois mon père nous déposait, ma sœur et moi sur nos lieux d’études, mais la plupart du temps il partait au travail. Je ne le revoyais
plus avant le soir.
Le week-end
Le week-end, le rythme était légèrement différent. Mon père faisait une courte apparition entre midi. Là encore, apéritifs, mais pas le cérémonial de la chemise, évidemment. Les discussions à
table étaient un peu plus riches, mon père parlant généralement de gens qu’il connaissait, de photos qu’il avait faites à Saint-Trop’, ou d’autres merveilles de sa vie. Le menu était
invariablement poulet frites, suivi par des éclairs au chocolat. Puis mon père retournait travailler.
Je l’admire pour ce courage qui l’animait : travail sept jours sur sept. Je plains son infirmière, qui était en même temps ma marraine. Je ne voyais celle-ci qu’au plus une ou deux fois par
ans, par la vitre baissée de la voiture de mon père. C’est sans doute ce surcroît de travail qui faisait que cela se passait toujours en coup de vent, dans le garage au sous-sol, moteur tournant.
Elle me remettait une enveloppe avec un billet pour Noël ou mon anniversaire. Je faisais alors la bise à la maîtresse de mon père en lui disant « Merci marraine ». Je remontais, ils
repartaient.
Les vacances
La période des vacances arrivée, mon père partait près de Saint-Tropez, dans une maison qu’il avait faite construire à ma marraine. Il donnait de l’argent, juste ce qu’il fallait, à ma mère pour
que nous partions à la mer ou à la montagne. Invariablement, nous allions à Valloire, dans les Alpes, où Victorio se comportait comme ‘père’ avec moi, ou à Golfe Juan sur la côte d’azur. Toujours
aux mêmes endroits.
Son sens des responsabilités
Comme tous les jeunes, il arrive un jour où je désirai faire du patin à roulettes ou du vélo. La réponse de mon père fut pour ma mère : « Pas question. Et s’ils en font et qu’il leur
arrive quelque chose, ce sera de ta faute !... ». C’est ma grand-mère, sa propre mère, qui nous en fit faire, en cachette lorsque nous allions chez elle. Même réponse pour la luge, le
ski, le patin à glace, la natation. Si j’ai pratiqué ces sports, ce n’est sûrement pas grâce à mon père. Jamais je ne suis allé nager avec mon père. C’est mon parrain qui m’emmena à la piscine
quelques fois, le matin de bonne heure. J’en garde un souvenir ému, car lui s’est occupé de moi, du moins plus que mon père.
Pour le judo et l’aïkido, ce fut différent. Cela se passait dans le contexte scolaire, alors mon père ne dit rien. La seule surprise désagréable qu’il eût à cause de cela arriva alors qu’il
voulait m’infliger une correction. Comme toujours, en pareil cas, il dit « les mains derrière le dos ». Je m’exécutai. La gifle partit mais n’arriva point : Il passa par-dessus ma
tête. Ce devait être la dernière correction
Médecin, il m’a laissé à l’abandon sur le plan médical
Mes parents étaient médecins, mais je crois que j’ai été plus mal soigné que la plupart des gens. Contrairement à ma sœur qui a été suivie et même appareillée, j’ai atteint l’âge de dix huit ans
sans avoir jamais vu un dentiste. Cela ne tient pas au fait que mes dents soient parfaites, loin de là. Elles sont de travers et se chevauchent largement, ce qui rend leur nettoyage
problématique. De tous temps, j’en ai fait un complexe. De ma vie, je n’ai jamais osé rire de peur que l’on voie mes dents, tellement elles me font honte. Tout au plus, je souris, en essayant de
ne pas écarter les lèvres. C’est mon professeur d’allemand, en sixième, qui fit remarquer à mes parents que je voyais mal.
Un raciste inconditionnel
A cela, je pourrais ajouter un problème de frein trop court, qui ne me permettait pas d’avoir de relations sexuelles. Mon père s’est toujours opposé à ce que l’on m’opère. La raison invoquée
était qu’il ne voulait pas que son fils ait un caractère racial juif. En effet, il a toujours été raciste et, pendant toute ma jeunesse, j’ai été éduqué dans la haine de ces ‘nègres’, ‘youpins’
et autres ‘bougnoules’. Il disait à ma mère que c’était de sa faute. Sa belle-mère ne se prénommait-elle pas Marthe ? C’est juif çà !... Mon père ne dut me parler qu’une fois de son
frère, mort-né je crois … Elie.
Ce ‘petit rien’ qui a perturbé ma vie
La première fois qu’une jeune fille me demanda de faire l’amour avec elle, sachant que je n’étais pas opérationnel, j’inventai une histoire à dormir debout pour excuser mon impuissance. Le
lendemain, elle me quitta. J’aimais cette fille et en fus très meurtri. Hors de moi, en colère contre mes parents, je pris moi-même rendez-vous pour me faire opérer. Il y eut une autre
conséquence qui me poursuit encore aujourd’hui. J’ai inconsciemment associé impuissance à perte de l’être aimé. Il n’y a pas si longtemps que j’ai compris d’où ce sentiment venait, mais même le
sachant, lorsque je tombe amoureux, ma hantise est de ‘ne pas tomber en panne, car je risque de perdre l’être cher’. Evidemment, cette crainte ne fait que renforcer le risque et pratiquement à
chaque fois, j’ai des difficultés au début.
La seule passion de mon père : ‘la parade’
Mon père a une passion : l’armée. J’ai vu une fois des petits carnets qu’il remplissait, lorsqu’il était jeune, avec des dessins d’uniformes, des bras avec des galons, les forces en
présences dans différents pays, et autres renseignements collectés et représentés avec beaucoup de soin. Mon père aurait voulu faire Saint-Cyr. La seconde guerre mondiale éclata et, école
militaire, Saint-Cyr fut fermée sous l’occupation allemande. Afin de ne pas partir au Service du Travail Obligatoire, il entreprit ses études de médecine. C’est à cette époque qu’il épousa ma
mère, pas vraiment par amour, dit-elle, mais plutôt par dépit, ayant du mal à oublier la condisciple qui l’avait repoussé au lycée.
Après la guerre, il garda cette passion pour l’armée et monta un véritable arsenal : fusils Lebel, pistolets automatiques, révolvers, poignards, sabres et épées. De temps à autres, il
sortait une pièce de sa réserve et me la montrait. Il organisait parfois, des séances de tir à la carabine à plomb – une « Diana » - dans le couloir. C’est à lui que je dois ma
connaissance des armes. C’est la seule chose qu’il m’a apportée. Quand j’avais une dizaine d’années, je dormais parfois dans ‘sa’ chambre, en fait la salle à manger. Cette pièce possédait une
double porte avec de part et d’autre un lit simple. Cela faisait très longtemps que mes parents faisaient chambre à part. Au milieu de la pièce, la longue table et, derrière, la télévision. Le
long d’un mur, un meuble à portes dans lequel se trouvait la chaîne hi-fi : un vieux tourne disques « topaze » avec un plateau de la taille de 45 tours, relié à une vieille radio à
lampes. Parfois, j’avais droit aux « incorruptibles », mais, le plus souvent mon père me faisait écouter sa musique favorite « Tiens ! Voilà du boudin… » ou
« Aïe ! Dis aïe Oh ! ». Ecoute religieuse interrompue par quelques commentaires admiratifs. Il admire particulièrement l’armée allemande, pour sa discipline, mais par
recoupement avec d’autres ‘fétiches’ qu’il conserve, je préciserais l’armée nazie.
Un jour, il se rendit compte qu’il pouvait prendre du galon comme officier de réserve. Il alla donc assister à des conférences, ce qui lui permit d’accumuler de précieux « points ».
Plus il avait de points et plus il avait de chances d’avoir un « témoignage de satisfaction ». Pour augmenter ce nombre de points, il s’inscrivit au C.A.P.I.R. – Centre Air de
Perfectionnement et d’Instruction des Réserves - de Villacoublay. Il s’y entraînait au tir, et participait à des courses d’orientation. Un soir, il rentra très fier avec ses beaux galons tout
neufs. Trois « barrettes » !... Et là, quelque chose me surprit. Il ouvrit la fenêtre et les posa sur le rebord, en les lestant d’une pierre. Devant ma perplexité, il expliqua
qu’il ne voulait pas avoir l’air d’un tout jeune capitaine, alors, il ternissait ses galons. A cette époque, je l’accompagnais parfois aux séances de tir ou pour les parcours d’orientation.
Plus grand, il me conseilla de faire une préparation militaire, ce qui me parut être un choix judicieux pour passer mon temps sous les drapeaux de la façon la plus intéressante possible. Dans le
même temps, j’avais rencontré celle qui devait devenir ma première femme. Fille de commandant, ce fut une sorte de consécration pour mon père.
Après mon service, effectué comme officier, je me mariais au cercle militaire. Puis, parfois plusieurs fois par an, j’effectuais des périodes dans mon unité. Là, les choses commencèrent à
changer. Nos points de vues étaient divergents. Il voulait que je fasse des périodes non soldées pour obtenir des « points », de ceux qui vous permettent de gagner des galons. Je
considérais, pour ma part, que c’était un job dans l’armée dont je m’acquittais pour faire mon devoir mais qu’il n’y avait aucune raison de le faire gratuitement. Une autre raison était que si je
refusais de me faire payer, les frais de déplacement suivaient le même régime. Donc, non seulement je devenais bénévole mais il fallait que je paie le trajet, long, mais les frais liés à ma
résidence sur la base. Je fis le calcule et lui dit un jour « Pour passer capitaine… Sais-tu combien il faut que je paie ? Désolé, mais il y a des gens très bien qui on fait la
révolution en 1789 et les grades ne s’achètent plus comme à une certaine époque. »
Me considérant comme un raté, mon père me rejette
Pour lui, c’était la fin de son rêve, celui qu’il avait reporté sur moi. Je devenais un raté à ses yeux. Je n’eus plus alors que de rares contacts avec lui.
Je venais de rencontrer Fernande, qui deviendrait quelques années plus tard ma troisième épouse. Celle-ci désirait voir un concert de Mark Knopfler, son idole. Pour lui faire plaisir,
j’envisageais d’aller à son concert. Sachant que mon père, toujours fourré à Saint-Tropez pour ses vacances, connaissait pas mal de gens dans le milieu du show business, je lui téléphonai,
histoire de savoir s’il pourrait nous avoir de bonnes places, meilleures que celles que l’on aurait pu avoir normalement. Sa réponse fut brève « Tu n’es qu’un raté. Quand on n’a pas les
moyens, on ne le fait pas ». Il raccrocha. Je restai médusé. Je ne lui demandais nullement de m’offrir des places de concert. Je téléphonai à des amis à Cannes, qui se firent un plaisir de
me réserver deux places et de nous prêter leur maison sur la côte d’azur à cette occasion. Partant en Corse, ils ne seraient pas là.
Il rejette mon fils
A nouveau, je n’eus plus de contacts pendant plusieurs années, jusqu’à ce que je vienne travailler quelques mois sur Paris. Je travaillais la nuit, de vingt heures à cinq heures. A six heures du
matin, Fernande me téléphonait car elle venait de se lever. Huit heures et les compresseurs étaient mis en marche pour le ravalement de la façade de l’immeuble, en cours à cette époque. Neuf
heures, ma mère entrait dans la chambre et disait « Tu es encore au lit ? ». Il m’était très difficile de me reposer. Lorsque Raoul me téléphona pour dire
- Papa, je vais avoir des vacances et je n’ai jamais vu Paris. Est-ce que je peux venir ?
- Bien sûr
J’avais réfléchi rapidement. Si le jour je ne pouvais pas me reposer, autant lui faire visiter Paris. Raoul était le fils de Fernande. Après des débuts difficiles, il avait fini par comprendre
que je le considérais vraiment comme mon propre fils. Le soir, par courtoisie, je dis à mon père :
- Raoul va venir quelques jours, est-ce que cela pose problème ?
- Il n’en est pas question. Ce n’est pas ton fils.
Je restais estomaqué. Sans s’être concertées, ma mère et ma sœur me firent la même réponse. Cette dernière ajouta même « Ce n’est pas ton fils… avec toutes ces histoires de
pédophilie ». J’en étais abasourdi. Raoul était comme mon fils et ce que j’entendis m’écoeura. Je n’allai pas passer outre leur décision et dus rappeler Raoul. Je savais à présent où était
ma famille : avec Fernande et Raoul. Je le leur dis.
Il cherche à casser mon ménage
Un samedi soir, je n’étais pas retourné retrouver Fernande dans l’Allier car je m’étais inscrit pour faire des heures supplémentaires le lendemain. Celle-ci téléphona. Mon père décrocha sans que
je le sache. Ils restèrent deux heures au téléphone. Plus tard, Fernande appela de nouveau. Je décrochai. Elle me fit une crise de jalousie au téléphone à laquelle je ne compris rien, tout
d’abord. Mon père lui avait raconté que je sortais tous les soirs pour aller m’amuser et boire. J’avais du mal à en croire mes oreilles. J’eus beaucoup de mal à expliquer à Fernande que, si je
sortais le soir, c’est que je travaillais de nuit, ainsi que le stipulait mon contrat de travail et le prouvaient mes feuilles de paie. A bout d’arguments, je lui dis « Même si c’était vrai,
crois-tu qu’un père dirait cela de son fils à sa belle-fille ? Alors demande-toi pourquoi il le dit. Peut-être a-t-il une motivation qui lui est propre. Je peux prouver ce que je fais, non
ce que je ne fais pas ». Fernande ne fut pas calmée pour autant. Après le coup de téléphone, j’entrai dans la salle à manger. Attrapant mon père par le revers de son pyjama, je sortais les
quatre-vingt kilos de fusiller commando de son lit et lui mis mon poing dans la figure lui disant ‘plus jamais tu te mêles de ma vie privée’. Le lendemain, il mettait un verrou sur la porte de la
salle à manger et un autre sur la porte de ‘sa pièce’.
Fin des relations familiales
Je ne revis mon père qu’une fois, alors que j’étais de passage pour une nuit à Paris. Mon père vint voir mon chien, Procop. En août dernier, alors que j’avais demandé une réunion de famille sur
un terrain neutre, à Paris, il ne daigna même pas se déplacer.
–—
Carla n’avait pas interrompu Joseph. Elle était comme pétrifiée et se contenta de dire doucement
- Ce n’est pas un père
- Comme je le dis parfois à Leila : ‘Toi, tu as perdu ton père alors que tu avais trois ans,
mais ce n’est pas forcément mieux d’avoir son père, on ne peut même plus se bercer d’illusions’.
- Et ton parrain, le vois-tu ?
- Il est mort.
- Tu m’as parlé également de quelqu’un dans les alpes
- Il s’agit de Victorio, à Valloire, mais il est mort également.
- Pourquoi dis-tu qu’il était comme ton père ?
Joseph raconta alors son histoire avec Victorio.
–—
A Valloire, j’admirais beaucoup Victorio, le maître de maison. Petit, trapu, solidement campé sur ses jambes courtes, les cheveux noirs, de type italien, il était charpentier ébéniste l’été,
moniteur de ski l’hiver, chasseur et pêcheur. Lorsque je fus assez grand, dès que j’arrivais, l’été, je demandais après lui et me rendais immédiatement sur le chantier où il travaillait. Victorio
m’apprenait alors les rudiments du métier comme : utiliser un ciseau à bois pour ôter la languette supérieure qui dépassait des bardages, planter des clous dans les chevrons. Je passais
également beaucoup de temps dans l’atelier où mes petites mains essayaient de l’aider au mieux. Si je ne me servais pas de certaines machines-outils particulièrement dangereuses comme la toupie,
j’en connaissais parfaitement le fonctionnement. Un vrai bonheur. A l’époque, les lois étant moins strictes, nous étions plus libres. De nos jours, ce serait impossible sans enfreindre une loi
sur la sécurité ou le travail au noir ou que sais-je encore. Souvent, lorsque Victorio allait pêcher, je l’accompagnais le long des torrents une hachette à la main, pour extraire les vers des
souches en état de décomposition ou sous les écorces. Bien qu’opposé à la chasse, je l’accompagnais lorsqu’il faisait ses sorties pour « repérer » les chamois qu’il convoitait. Nous
partions de nuit et le début de la ballade se faisait, la plupart du temps à la lampe torche. Ce n’est que lorsque nous arrivions au chalets d’alpage, petites maisons en pierre au milieu des
herbages, que le jour se levait, que les chiens de berger venaient nous escorter jusqu’au chalet. Souvent, arrivant au moment de la traite, nous y prenions un délicieux bol de lait chaud,
mousseux et bien épais.
L’hiver, mon premier travail était de descendre à l’atelier, transformé en atelier de préparation de skis pour la saison, car cette famille pratiquait également la location de skis et de luges.
J’allais dans la remise à skis et choisissais une paire à ma taille, puis la mettait sur la table et la préparais, fartage et réglage des fixations. Cela aussi Victorio m’avait appris à le faire.
Je skiais avec lui le matin de bonne heure. Ma sœur nous accompagnait. Nous prenions la « benne de service », avec le personnel, et descendions les pistes avant que celles-ci ne soient
ouvertes.
Un matin, en début de saison, la piste se présentait comme une alternance de poudreuse et de traces de « Ra-Tracks », c’est ainsi qu’ils appelaient les dameuses. Mes spatules entrèrent
sous une croûte gelée et, au niveau des chevilles, je me retrouvais bloqué, brutalement. Je tombais de tout mon long dans la poudreuse. Il faisait encore nuit. Je me relevais difficilement et
passais un moment à remettre mes skis, après avoir soigneusement retiré cette neige froide collante dans laquelle j’étais enseveli. Je repartis. Peu après, j’arrivais sur une grande bosse et
décollais, entamant un saut assez long. J’étais en l’air lorsque j’entendis « clac », presque immédiatement suivi par un autre son similaire. Je venais de perdre mes deux skis, en plein
vol. En début de saison, lorsque l’on commet encore des maladresses, il est d’usage de régler les fixations plutôt lâches, pour qu’elles « sautent » facilement. Là, j’avais peut-être
exagéré… Je me plantai droit comme un « I » dans une énorme masse de neige. Déjà refroidi et fatigué par la première chute, je me laissai aller et restai sans bouger, avec une profonde
envie de dormir. Victorio me rejoignit, me sortit de là, me mit sur ses épaules et regagna le bas de la piste, mes skis à la main.
Le reste de la journée, je skiais, seul ou avec d’autres jeunes savoyards, prenant à peine le temps de manger. La nuit venue, la plupart du temps, je passais des heures à la patinoire. Parfois,
après manger, avec ses trois filles, son épouse, ainsi que ma sœur et ma mère, et parfois d’autres, nous sortions « en bande » en boîte de nuit, ou manger une fondue. C’était familial
et bon marché, à l’époque. Souvent, quand Victorio sortait voir des amis, il m’emmenait avec lui.
Un jour, je me rendis compte que, dans une année, je passais plus de temps avec Victorio qu’avec mon propre père. Tout ce que je savais de la montagne, du ski, de la pêche, de la chasse, du
travail du bois et du bricolage en général, et bien d’autres choses encore, je le devais à Victorio et à nul autre. Je me demandais ce que mon père m’avait apporté.
–—
Cela avait fait du bien à Joseph de parler ainsi de choses agréables qu’il avait vécues dans sa jeunesse, même si, du même coup, cela prouvait un peu plus que son père n’était qu’un fantoche.
Fatigué par toutes ces confidences, Joseph et Leila s’en repartirent. Pendant le trajet, Joseph ne parla pas, se recueillant devant ses souvenirs.