La veille, Joseph avait obtenu de son employeur un document attestant son travail comme porteur de journaux. Ce document n'était pas indispensable mais devait permettre de faciliter l'accès à un logement.
Ce matin là, Joseph fit une demande sur internet et obtint une acceptation pour un passeport "Loca-Pass".
Arrivé à l'agence, l'entrevue fut brève :
- Bonjour, je viens pour retenir un logement
- Vous l'avez visité ?
- Oui. J'ai tout préparé.
- Avez-vous des garants ?
- "Loca-Pass"
- Il nous faut des garants physiques... impérativement.
- Pourtant, les garanties offertes...
- Non !... C'est impossible sans garants physique.
Joseph partit...
Un coup de sonnette. Joseph, qui venait à peine de se recoucher après sa tournée matinale, se précipita et ouvrit la fenêtre de la cuisine pour voir qui venait de bon matin. Il reconnut Maître B., l'huissier qui passait leur apporter les mauvaises nouvelles. Pour une fois, Joseph trouvait un huissier sympathique. En effet, cette femme passait en dehors de ses missions officielles pour voir où en était la situation et même conseiller Leila et Joseph. Elle avait bien compris la situation et agissait, semble-t-il, contre ses sentiments.
- Bonjour Maître, je descends
- Oui... Cela vaut mieux... pas la peine de...
Joseph retrouva l'huissier dans la rue où ils purent discuter sans avoir à hausser la voix.
- Je suis venue vous prévenir que la date de l'expulsion avait été arrêtée. C'est le commissaire qui choisit la date.
- Quand est-ce ?
- Je n'ai pas le droit de vous le dire mais c'est pour bientôt, très bientôt. Début septembre
- Début ou "début-début" ?
- La première semaine... Où en êtes-vous ?
- Comme nous avons été refusés partout, nous cherchons un logement dans le secteur privé mais on se heurte à un problème de garant, semble-t-il
- Comment cela ?
- Les propriétaires demandent des garants "physiques", or je n'en ai pas, bien sûr. J'ai, par contre, une garantie "Loca-Pass"
- Et ils ne l'acceptent pas ?
- Non. Je ne comprends pas, car elle garantit le paiement de dix-huit loyers pendant une période de trois ans, cela ne me semble pas si mal
- Effectivement. Moi-même, je suis également syndic et accepte cette garantie. Je n'ai jamais eu aucun problème avec. Même en cas de dégradations, ils payent rubis sur l'ongle.
- Peut-être, mais en pratique, sur Reims, elle n'est pas beaucoup acceptée. Hier nous avons visité un appartement qui pourrait correspondre, mais je dois passer à l'agence, en espérant qu'ils acceptent. Si c'est le cas, nous pourrions être sortis pour le 1er septembre. Sinon...
- Je vous souhaite que cela marche. Je repasserai la semaine prochaine ou le premier septembre. Après, je repasserai mais serai obligée de faire mon travail.
Joseph remercia l'huissier. Il en conclut que ce ne serait pas le 1er mais vraisemblablement le 2 ou le 3 septembre. Il le dit à Leila et croisa les doigts pour que l'agence accepte son "garant"...
Ils passèrent au cabinet de Maître L., l'avocat de Leila, qui les reçut de suite. Après avoir écouté il demanda à Joseph :
- On vous a proposé un foyer. Vous ne voulez pas y aller ?
- Après ce que j'ai entendu de sources diverses, lorsque l'on entre dans les foyers, n'ayant plus aucune autonomie financière, on tombe complètement à la merci des services sociaux et des gestionnaires de foyers. Je ne doute pas qu'il y en ait de corrects mais, pour l'heure, ce que j'ai entendu ne me rassure pas. Celui que l'on m'a proposé, Leila m'en a déjà parlé pour être allé le visiter. Je connais des personnes des banques alimentaires qui y sont. Ce foyer est très loin d'être... "clean".
Maître L. réfléchit et dit : "Je vais déposer deux recours : L'un suspensif pour ce qui est de la procédure d'expulsion, l'autre sur le fond, devant le Tribunal administratif, car l'application qui est faite de la Loi DALO ne correspond pas du tout à son esprit."
L'avocat émit le désir de poursuivre dans la voie des banques alimentaires. Il laissa un message à un huissier qui devait les contacter dans l'après-midi afin de faire un constat du contenu du réfrigérateur, afin de mettre en évidence la délivrance de produits périmés par les banques alimentaires.
Joseph et Leila repartirent un peu rassurés.
Un boulot :
De ce côté, si ce n'est pas le Pérou, il y a eu pire... Des petits boulots en ce moment, on m'a même demandé de jouer les prolongations, et bientôt septembre : Les agences d'intérim devraient, normalement prendre le relais, au moins, si j'ai bien compris, pour des emplois de "hot-lines", en attendant mieux.
De l'argent :
C'est sûr que "l'opération logement" nécessite une mise de fonds conséquente : Environ mille cinq cents Euros, entre la caution, les frais d'agence et le premier loyer. Et plus, si l'on compte que la CAF mettra plusieurs mois à prendre la relève. C'est jouable, avec ce que Joseph attend comme résultat de son travail. Mais... puisque l'absence de garant physique est rédhibitoire...
Un toit :
Quelle issue ? L'Armée du Salut semble être la seule à présent. Les logements sociaux : refus. Les logements privés : même en travaillant, même en trouvant un logement, pas moyen de le louer.
Alors... Situation quasi bloquée alors que l'expulsion qui va intervenir ces jours-ci !... Oui, le découragement a gagné Joseph cette fois. Il se sent pris au piège, sans issue. Joseph ne croit pas aux miracles. Il ne "croit" pas du tout, en fait. Au moins, il ne risque pas d'être déçu de ce côté. Joseph se dit qu'il pourrait chercher un garant "physique", mais n'en a même pas le coeur. Il en assez de se battre pour en arriver là. Il en a assez, simplement. Il faudrait qu'il cherche, encore et encore une solution, mais, comme l'âne, refuse d'avancer, cette fois, les sabots plantés dans le sol. Il pensa à sa fille Océane. Comment pourrait-il jamais la recevoir ?...
Hier soir, Joseph et Leila ont trouvé un logement pouvant correspondre (à peu près) à ce qu'il faudrait, du moins sur le plan du loyer.
Joseph appela l'agence ce matin :
- Nous sommes intéressés par ce logement
- Vous travaillez en CDI ?
- Non, en CDD et interim. Je peux bénéficier de la garantie Loca-Pass pour la caution et les loyers.
- Les propriétaires préfèrent une personne physique.
- Pourtant, ils garantissent sur une durée de trois ans à concurrence de dix-huit mois de loyer.
- Oui... mais... non.
C'est sûr que ni Joseph ni Leila ne pouvaient compter sur leurs familles pour apporter une quelconque caution.
Joseph eut envie de pleurer. Il venait de tirer ses dernières cartouches. Encore une fois : Le mur.
Hier, Joseph reçut un courrier de son avocate. Celle-ci lui indiquait que l'expulsion par les forces de l'ordre devait intervenir avant le 1er septembre... Joseph savait que sa recherche de logement devait être de courte durée et cette nouvelle ne changea rien à ses objectifs. Mais cela ne fit qu'ajouter un peu plus de stress, un peu plus de découragement dans cette course à la montre. Se lever à deux heures du matin pour aller travailler, en se disant qu'à son retour il trouverait peut-être les flics devant la porte et tout le monde dehors était carrément pénible.
Par ailleurs, son avocate lui transmit que sa soeur Catherine demandait à Joseph de remettre la porte en peinture. Elle avait fait une déclaration à son assurance et disait en assumer les frais. "Et puis quoi encore ? Elle nous met à la porte et voudrait économiser la main d'oeuvre sur mon dos ?" s'exclama Joseph. En plus, Joseph n'était même pas sûr de pouvoir faire face aux frais immédiats liés au changement de toit, alors pour ce qui était d'avancer de l'argent à sa soeur, c'était simplement inimaginable. Sa soeur n'avait qu'à faire effectuer le travail par une entreprise, puisque, en fait, tout était pris en charge par son assurance.
Joseph continua de contacter les agences immobilières à la recherche d'un logement à un prix accessible. Ce matin, il visita un logement et le propriétaire se fit tirer l'oreille pour ce qui est de la garantie, car même assurée par un organisme, ils hésitent. Ils voudraient louer un bien, le plus souvent en piteux état, à des personnes ayant un CDI en poche, un garant extérieur et un très bon salaire. Joseph se dit que s'il avait un si bon salaire, il ne visiterait même pas ce genre de logements. D'après une agence immobilière, certains propriétaires demandent même que le loyer soit réglé par le garant, celui-ci se faisant rembourser par le locataire. Peu importe ! Cela ne découragea pas Joseph qui n'avait d'ailleurs pas d'autre solution s'il voulait éviter un éclatement complet dans des foyers.
Pas pour tout le monde. Comme les autres matins, les journaux doivent être distribués. En fait seuls deux jours sont fériés : le 1er janvier et le premier mai. C'est la seule ombre à ce travail. Une occupation de chaque jour de l'année... ou presque. Pas de week-end, pas de vacances. Pour pouvoir avoir des jours de repos ou de vacance, il faut trouver un remplaçant. Pas si simple : il doit connaître la tournée. C'est là que Joseph trouve son travail.
Ce matin là, Joseph trouva une fiche de réclamation dans son casier. En ce moment, pratiquement chaque jour il y avait une erreur ou une omission. Il se souvint de la veille. Effectivement, c'était le jour du marché et un camion barrait la route. Il dut traverser la place par le parc de stationnement, se disant qu'il repasserait après. Il oublia. En fait, il le savait, ce n'est pas un, mais deux journaux qu'il avait oubliés. Il demanda au patron du dépôt :
- Qu'est-ce que je fais ? Je leur mets aussi le journal d'hier ?
- Oui, vous pouvez
Joseph commença sa tournée, plus doucement. Il ne voulait plus d'erreurs. Il vérifiait soigneusement chaque numéro. Certaines portes ne s'ouvrant qu'à partir d'une certaine heure, il avait été amené à modifier sa tournée et il ne suivait plus la liste dans l'ordre prévu. Dès lors, ce n'était pas si facile qu'il n'y paraît de vérifier qu'il était bien passé partout. Néanmoins, il fit très attention. Un moment, une 306 blanche passa rapidement à côté de lui. Joseph la vit passer au rouge. Il continua sa tournée. Quelques instants plus tard, la voiture s'approcha de lui, ralentit. Ils se dévisagèrent mutuellement. Deux jeunes types, cheveux très courts, en blousons de cuir étaient à l'avant. Ils passèrent lentement puis s'éloignèrent. Des flics, se dit Joseph. La veille il avait déjà croisé leur chemin. Ils étaient avec une autre voiture. Un gyrophare bleu éclairait la rue. Joseph continua sa tournée consciencieusement puis rentra. Avant de descendre de voiture, il reprit la liste et essaya de ce souvenir s'il avait déposé tous les journaux. Arrivé au 36, il eut un doute : A cette adresse, il faut en déposer deux dans la boîte et il craignait de n'en avoir mis qu'un. Il compta le nombre dont il devait se défaire ce jour là. Vérification faite, il manquait un journal. Il alla déposer l'exemplaire manquant au 36, devant lequel il avait croisé les flics.
Leila veut faire pratiquer la circoncision à Titi. Il s'agit d'une pratique religieuse et je n'ai rien à redire à cela. A chaque religion ses pratiques.
Quoi qu'il en soit, se pose un problème : Ce type d'intervention est considérée comme une intervention "esthétique" par la sécurité sociale, donc n'est pas prise en charge. Renseignements pris, le C.H.U. demande 1600 Euros pour pratiquer cette intervention, ce qui est bien au-dessus de nos moyens. D'in autre côté, ne pas pratiquer cette opération ferait que Leila serait mise à l'index par sa famille qui, par ailleurs, refuse de l'aider. Joseph s'était arrangé pour rencontrer un médecin musulman et lui avait expliqué franchement le problème. Celui-ci leur fit alors une ordonnance de recommandation pour un spécialiste.
Cet après-midi, Joseph, Leila et Titi se rendirent à la consultation du spécialiste. A l'accueil, Leila eut beaucoup de difficultés à extraire de son sac l'attestation demandée. Joseph était gêné de ces difficultés et lui proposa plusieurs fois de chercher le document à sa place. Leila ne répondit point et, après avoir trié péniblement le contenu de son sac sur le comptoir, finit par trouver le document attendu. Après examen, le spécialiste trouva une raison médicale pour pratiquer l'intervention. Leila en fut soulagée et, en sortant, ils prirent rendez-vous chez l'anesthésiste. Joseph dut rattraper Leila qui partait : Elle avait déjà oublié qu'il fallait également prendre rendez-vous pour l'intervention. En sortant de la clinique, ils partirent prendre un café.
Décidément !... Ils ne se lassent pas ces racistes !...
En début d'après-midi, Joseph parti déposer un papier à l'hôtel des finances. De retour une demi-heure plus tard, Une patrouille de police discutait avec Leila devant la maison. "Ah !... Le voilà !..." s'écria-t-elle alors que Joseph descendait de voiture.
De nouvelles inscriptions décoraient la porte, ainsi que celle du voisin :
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Une fois les policiers partis, Joseph et Leila discutèrent avec une voisine. Petit à petit, tous les voisins proches furent réunis. Tout le monde se mit d'accord pour ouvrir l'oeil et signaler tout mouvement suspect;
Ensuite, une plainte fut déposée. Au cours de l'entretien, Joseph suggéra que les auteurs des premiers tags n'étaient peut-être pas les mêmes que pour les suivants. Il disait cela à cause de l'orthographe : Dans le premier, l'orthographe était correcte. Le policier en convint. Un moment, le policier dit :
- Etant donné vos relations tendues avec votre soeur, ne pensez-vous pas qu'elle pourrait être mêlée à cela, histoire de vous dégoûter la vie ?
- Je ne peux accuser personne sans preuve. Il y a quelques temps, je vous aurais répondu non. A présent, je dirai que je croyais connaître ma soeur, mais que je ne sais plus à quoi m'en tenir. Elle a fait des choses que je ne pouvais imaginer.
De retour, Joseph téléphona aux voisins victimes des tags, évitant de leur décrire l'ampleur des dégâts. Quelques jours plus tôt le mari avait passé son après-midi à nettoyer et repeindre sa porte. Pas la peine de gâcher leurs vacances.
Le problème du garant (voir Armée du Salut, faute de garant du 7 août) était toujours d'actualité. Le matin précédent, Joseph avait demandé à son employeur une avance pour acheter du carburant. N'ayant pas de liquide sur lui, celui-ci lui proposa un chèque ou de revenir plus tard dans la matinée. Joseph retint cette seconde solution.
Il lui avait alors parlé de son problème de garant.
- Excusez-moi de vous importuner avec un problème personnel, mais j'ai un souci. Tous les organismes bailleurs ont refusé mon dossier et je vais être expulsé et dois aller à l'Armée du Salut. Je cherche dans le domaine privé, mais pour pouvoir m'inscrire dans une agence, il me faut un garant. Je ne peux compter sur ma famille et dois me tourner vers un organisme spécialisé. Celui-ci ne m'accordera de garantie que si, au moment de mon inscription, je dispose d'un contrat de travail
- Il faut voir avec celui que vous remplacez. Soit c'est lui qui vous paye, soit c'est moi. Dans ce dernier cas, il faut que je vous déclare à l'URSSAF. Je ne peux employer deux personnes à la fois sur le même poste.
- Je comprends. Le problème est que si cet organisme vous téléphone, il faudrait confirmer que je travaille bien chez vous.
- Ils risquent aussi de demander des feuilles de paye.
- Je ne sais pas. La dernière fois que je suis allé sur le site, j'ai indiqué qu'il s'agissait d'un projet, ce qui n'a pas du plaire car je n'ai pas dépassé la première page.
- Il faudrait y retourner avec des informations quelconques, afin de savoir ce qu'ils demandent comme justificatifs
- Tout à fait. Je le ferai cet après-midi.
Joseph y retourna et en profita pour faire des copies d'écrans. Il alla jusqu'au document final sans encombre.
Muni de ces documents, il arriva un peu plus tôt que les autres jours.
- J'ai fait les copies d'écran
- Alors, que faut-il ?
- Apparemment, rien qu'une déclaration sur l'honneur. Ils demandent les coordonnées de l'employeur, bien sûr, mais aucun renseignement plus précis. Ce n'est pas le cas sur d'autres sites du même genre que j'ai visités où ils demandent les trois dernières feuilles de paye et beaucoup d'autres documents. Je vous laisse les copies, j'ai plié le coin des pages qui, a priori, concernent l'employeur.
Joseph prit ensuite son travail normalement.
Le soir, il avait un message sur son répondeur en provenance de la Mairie de Tinqueux, lui demandant s'il était inscrit auprès de l'un des trois organismes logeurs et quel type de logement il recherchait. Ce message donna un petit espoir à Joseph. Peut-être les choses allaient-elles bouger ?
Deux jours plus tard, Joseph avait son avance et son compte avait été approvisionné. Après avoir fait le plein, il se présenta au domicile des turcs, afin de s'acquitter de sa dette. Il sonna. Une femme lui répondit
- C'est pour quoi ?
- Je viens régler mes dettes, c'est pour le gazole
La femme téléphona puis dit :
- C'est bon, vous ne nous devez rien
- Mais... Si !... J'y tiens !... Vous m'avez sorti d'affaire quand j'étais en difficulté, c'est déjà très gentil de votre part, vous n'allez pas en plus payer mon carburant.
La femme insista, Joseph aussi. Finalement, elle prit ce que Joseph leur devait. C'était très important pour lui de rembourser sa dette, dès lors qu'il avait dit qu'il le ferait. Il se promit de continuer à glisser un "TV" et un magazine dans leur boîte tant qu'il le pourrait.
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