Ce samedi matin là, Joseph s’était disputé avec Leila. Le motif importe peu, en fait, car la vraie cause n’était autre que la tension provoquée par le chantage du procureur visant à les
mettre à la rue. Un moment, Joseph dit « si c’est comme cela, je pars dans un foyer ». Sous le coup de la colère, Leila lui répondit qu’il pouvait le faire le soir même.
Joseph prit quelques affaires et sortit. Il passa la journée dehors. Il n’avait pas un sou en poche. Il se rendit dans un magasin Cash-express et vendit son vieux Nokia. Sa fortune s’élevait à
présent à huit Euros. Il en profita pour manger un morceau et continua d’errer dans les rues de Reims. Le soir venu, il téléphona au 115, pour chercher un foyer, puisque tout le monde semblait
lui prédire cette destinée. Après divers renseignements son interlocutrice lui demanda
- Pourquoi cherchez-vous une place ?
- Parce que Monsieur le Procureur m’a demandé de quitter le logement que j’habite d’ici la fin de
la semaine…
- Ah !... Je vois… Où êtes-vous ?
- Devant la cathédrale
- Hier, il n’y avait plus de place dans les foyers. Je vais me renseigner. Essayez de rappeler
dans cinq minutes.
Cinq minutes plus tard :
- Il n’y a pas de place sur Reims. Il faudrait changer de ville. Le pouvez-vous ?
- Non. Tant pis, je vais me débrouiller
Joseph raccrocha et se mit en quête d’un endroit abrité pour passer la nuit. Il dormit le long du mur d’un garage. Dormir est un bien grand mot car il fut réveillé par le froid et dût marcher
pour se réchauffer. Il avait faim.
Au petit matin il se présenta à la maison. Le téléphone de Leila était sur répondeur. Il essaya alors le téléphone fixe de sa sœur, mais personne ne bougea. Finalement, réveillant tout le monde,
il sonna à la porte. Devant cet accueil glacial, Joseph entra en murmurant juste « merci ». Il se fit couler du café, puis en remplit une bouteille isotherme, attrapa un bout de pain et
repartit. Il repassa encore un jour dehors, dans un jardin public, lisant un livre qu’il n’avait jamais eu le temps de lire, profitant des toilettes publiques, sirotant son café et grignotant son
bout de pain. Le soir venu, il appela de nouveau le 115. Seul devant un répondeur, il laissa un message et regagna son coin de mur.
Le lendemain matin, à sept heures trente, Joseph se garait devant la maison pour emmener Rose au collège. Il repassa vers huit heures et quart pour emmener Titi à l’école et se rendit au bureau
de police. Le vendredi, il avait reçu une convocation et un rappel comme quoi il devrait être parti le soir même. En avance, il s’assit sur les marches en attendant l’ouverture. Neuf heures. Il
entra et le policier lui demanda :
- Alors ? Avez-vous trouvé une solution
- J’ai cherché un foyer en appelant le 115. Les foyers sont complets. J’ai passé deux jours et
deux nuits dehors. Je n’ai pas l’intention de forcer Leila et deux enfants de quatre et onze ans à se retrouver dans la rue, alors puisque Monsieur le Procureur me laisse le choix entre quitter
la maison ou aller en correctionnelle, je choisis la correctionnelle.
- On va devoir vous mettre en garde à vue
- Dans ce cas, mettez-moi en garde à vue.
Ils passèrent dans le bureau et un policier demanda à Joseph de vider ses poches sur la table, puis procéda à une palpation. Joseph lui dit :
- Vous pensez que j’ai une arme sur moi ?
- C’est la procédure
- Bon.
Après lui avoir rendu le contenu de ses poches, les policiers remplirent leur formulaire de mise en garde à vue. Tandis qu’ils téléphonaient au commissariat central pour obtenir une voiture,
Joseph demanda à se rendre aux toilettes. La porte entrouverte, il s’assit sur le siège et, discrètement, envoya un sms à Leila pour lui dire qu’il était mis en garde à vue. En effet, il ne
voyait pas comment, dans ces conditions, il pourrait aller chercher le petit à la sortie de l’école. Le policier ouvrit la porte des toilettes mais, voyant la position de Joseph, la referma. Une
fois sorti, on lui dit qu’il pouvait faire prévenir un membre de sa famille, un avocat et voir un médecin. Joseph déclina l’offre du médecin et sourit en pensant à sa famille : elle serait
trop contente d’apprendre la nouvelle. Ayant pu prévenir Leila, il donna le numéro de Carla, une amie portugaise qui ferait tout pour aider Leila. Finalement, il demanda que son avocate fût
prévenue, mais sans grande conviction, car les derniers chèques qu’il lui avait remis s’étaient révélés sans provision. Puis Joseph attendit dans l’entrée.
Un peu plus tard, un policier procéda à une nouvelle palpation. Le véhicule était arrivé. L’escorte procéda, pour la troisième fois à une palpation. Joseph se dit que c’était une vraie manie chez
eux. Un policier lui passa les menottes dans le dos et tous sortirent pour monter en voiture.
Arrivé au commissariat central, Joseph fut conduit derrière une lourde porte métallique. La lumière des néons ne faisait que renforcer la couleur verdâtre des murs. Il apprécia que les menottes
lui fussent retirées. Trop serrée la gauche lui laissait déjà des traces rouges. Il fut menotté à un banc. On vida ses poches pour faire l’inventaire de ses poches, hors de sa présence. Un
policier vint à lui avec une petite capsule en plastique.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Du collyre. D’habitude, je porte des lentilles de contact, mais là, je fais reposer mes yeux.
Peu après, deux policiers vinrent le chercher pour l’emmener dans une petite pièce. Là, Joseph se déshabilla complètement, retourna ses chaussettes, dut se pencher en avant, puis se rhabilla. Peu
après avoir été menotté de nouveau sur le banc, un policier vint le chercher pour l’interroger. Joseph fut détaché et, le code tapé sur le clavier permit au policier d’ouvrir la lourde porte pour
le mener dans un bureau plus accueillant.
La plainte s’était étoffée :
- J’ai eu votre mère au téléphone
- Et ?
- Elle était très embêtée de faire une déposition contre vous…
Joseph qui connaissait sa mère depuis plus d’un demi siècle, l’imaginait comme s’il l’avait eue devant lui, faisant mine d’être gênée pour accentuer encore le coup qu’elle allait porter. Le
policier lut la déposition en question. Celle-ci était accablante. Au moins trois pages de calomnies présentées avec force détails.
- Mais c’est complètement faux
- Si c’est faux, nous le saurons car ce qu’elle dit évoluera
Joseph pensa en lui-même que le policier se faisait des illusions. Il savait sa mère très intelligente et que, malgré son âge avancé, elle possédait une excellente mémoire. Elle était en pleine
possession de ses moyens intellectuels. Il n’y avait pas si longtemps, n’avait-elle pas réussi la dictée de Bernard Pivot avec seulement deux fautes. Il y a encore quelques années, sa mère
avait repris des études de numismatique et d’archéologie et avait obtenu une maîtrise. Alors si le policier pensait se trouver avec une pauvre dame âgée, diminuée, il était loin du compte.
Le policier reprit « Pourquoi pensez-vous que votre mère soutiendrait votre sœur ? »
Joseph réfléchit un instant car la question, bien que logique et légitime le surprenait un peu. La réponse était de ce genre d’évidence que l’on a du mal à formuler. Il commença « Ma mère et
ma sœur sont… » - il ne voulut pas prononcer le mot « siamoises », bien que ce fut celui qui lui sembla le plus approprié – « … très proches, tout le temps ensemble. Même si
ma sœur dispute toujours ma mère, elles semblent se compléter à merveille. Et puis… ». Un policier entra pour dire que mon avocat était là. On me fit à nouveau entrer dans cet univers
verdâtre. L’avocate était debout au milieu de la pièce. Joseph s’avança vers elle « Bonjour Maître, merci d’être venue mais… vous savez que je ne suis pas en mesure de payer quoi que ce
soit ». L’avocate écarta ce problème d’un petit geste de la main et s’enquit d’une pièce où elle pouvait s’entretenir avec son client. C’était un petit réduit.
Depuis le début, Joseph affectait un calme, presque un détachement, cherchant ainsi à dissimuler ces blessures infligées par sa famille, cette chair qui lui avait donné le jour. Il fut très
touché de la présence de l’avocate venue l’aider à résister à cette tempête de haine qui s’abattait sur lui. Dans ce réduit, Joseph se retrouva comme dans l’œil d’une tempête et, relâchant sa
tension, craqua un court instant au travers de quelques larmes.
L’avocate demanda « De quoi s’agit-il ? ». Joseph lui donna les éléments de la plainte. L’avocate lui demanda alors de parler de sa vie avec sa famille. Le monologue dura
pratiquement une demi-heure. Moment, pénible à cause des souvenirs évoqués, au cours de laquelle il raconta rapidement les grandes lignes de ses rapports avec sa famille : Un père inexistant
et ne voulant surtout pas être embêté par le reste de sa famille, une mère aussi trompée que manipulatrice qui avait toujours cherché à détruire les relations amoureuses de son fils, une soeur
cupide qui voulait tout commander, tout régir, pour s’effondrer comme une baudruche percée à la moindre difficulté. Il n’osa cependant pas parler de…
Le temps imparti étant dépassé, l’avocate mit fin à l’entretien, l’encouragea. Déjà Joseph repassait la lourde porte pour retourner à l’interrogatoire.
- Niez-vous avoir mis des serrures sur les portes ?
- Non. J’ai mis une seule serrure sur la porte de la pièce où dormaient les enfants, suite à des
vols de différents objets, parfums et… doudous ! A la suite de quoi ma sœur a fait mettre des serrures sur les autres portes. Toutefois… je n’avais pas fini de répondre à la question
précédente qui était de savoir pour quelles raisons ma mère soutenait ma sœur.
- Alors ?
- Que ma sœur s’oppose à moi peut se comprendre, car elle désire que je quitte les lieus ou, pour
être plus exact, que ma compagne et ses enfants s’en aillent. Seul problème : je soutiens les enfants et ma compagne, alors, tant que je suis là, elle ne peut parvenir à ses fins. C’est donc
en m’attaquant qu’elle cherche à atteindre Leila. Pour ce qui est de ma mère, elle a, de tous temps, essayé de détruire mes relations amoureuses. Celle-ci ne fait pas exception. Si l’on sait
qu’en plus mes parents sont racistes, il est clair que ma mère m’en veut d’avoir « ramené une algérienne ».
- C’est vous qui le dites
- Cela fait plus de cinquante ans que je les connais. J’ai été élevé au milieu des
« bougnoules », « youpins » et autres « nègres ».
Le policier passa à la suite, sans rien noter. Joseph renchérit « J’insiste pour que vous le notiez ». De mauvaise grâce, une petite phrase fut ajoutée à la fin de la déposition de
Joseph.
Il fut reconduit dans la « zone verte », puis, menotté à nouveau au banc. A la demande de Joseph, on lui apporta sa veste qu’il glissa sur ses épaules. Peu après, on lui ôta la veste et
le parqua dans une cellule avec un grand type allongé sous une couverture de survie. Le policier lui apporta une couverture de survie également. Joseph s’assit sur le grand banc de béton, adossé
au mur, la couverture lui entourant les épaules et ne bougea plus.
Un peu d’agitation régna hors des cellules. Deux personnes allaient être relâchées. Mon voisin se leva et appela. Il appela plusieurs fois, pesta, recommença. Il marchait comme un ours en cage,
attendant que quelqu’un lui prête attention. Finalement, on vint. Puis la femme qui était libérée. Ils échangèrent quelques mots. La femme partit. Il la regarda partir. Joseph n’avait toujours
pas bougé. Le grand type se tourna vers lui :
- Pourquoi t’es là ?
- Violences et menaces de mort… à ce qu’il paraît. Et toi ?
Le type lui raconta une histoire que Joseph n’écouta pas. Il pensait à Leila et se demandait comment elle allait. Un policier interrompit le monologue qui faisait résonner la cellule.
« Voulez-vous manger ? ». Quelle question ! Deux jours et deux nuits que Joseph n’avait pratiquement rien avalé. La petite barquette de riz chaud lui fit le plus grand bien.
Il se réinstalla, sans un mot sur le banc de béton.
Plusieurs policiers arrivèrent. Le grand type se leva et dit « C’est pour monter là haut ». Un policier vint et appela Joseph. Etait-ce pour la comparution immédiate ? Non. Il
allait passer un entretien, de nouveau, avec une personne qui travaillait dans le social et devait ensuite appeler le procureur. Joseph raconta encore une fois la situation « ubuesque »
dans laquelle il se trouvait, puis fut reconduit en cellule. Le grand type n’était plus là.
On vint le chercher, le menotter de nouveau, pour l’emmener au palais de justice. Entré par une petite porte latérale, il grimpa un petit escalier et, en compagnie de deux policiers et d’un
gardien, attendit dans une petite pièce. Après un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit.
Il était dans le bureau du procureur, celui qu’il avait eu au téléphone lors de son audition au bureau de police.
Joseph raconta sa tentative infructueuse en foyer et sa décision de ne pas partir de chez sa sœur. Il ne voulait pas mettre à la rue sa compagne et les deux enfants. Il exposa de nouveau les
seules solutions « raisonnables » qui s’offraient à lui et fit état de ses recherches en matière de logement. Le procureur ne voulut rien savoir et lui dit :
- Vous avez des bagages. Pourquoi ne trouvez-vous pas de travail ?
- J’en cherche, mais à cinquante ans passés, je ne bénéficie d’aucune aide de l’Etat. Alors, les
entreprises intéressées par un « vieux » qui ne leur apporte aucune exonération sont rares. De plus, avec mes remboursements de crédits je ne peux pas accepter un travail en dessous de
deux mille Euros.
- C’est toujours la faute des autres
- Non, c’est un fait. Je ne vais pas construire mon logement. Les foyers sont pleins. Je n’ai pas
de travail et plus un sou. Que proposez-vous ?
- Vous vous « démerdez ».
- Vous avez demandé cinquante mille Euros à votre famille ?
- Non, un dépannage de cinq mille. Si je compte trois mois de loyer à sept cents Euros, deux mois
de caution et de quoi vivre avec sept cents Euros par moi, cela me laisse deux mois pour trouver un travail, car on est payé en fin de mois et représente cinq mille six cents Euros.
- Effectivement, cinq mille Euros, ce n’est pas excessif.
Puis, devant les accusations, Joseph nia. Le procureur lui répondit « vous commencez à me gonfler. Ce sont mes accusations ». Il ajouta « Je ne requiers aucune peine de prison.
Vous êtes convoqué pour le 23 octobre. Si vous avez trouvé un logement d’ici-là, j’abandonnerai certaines de ces accusations ». Joseph ne dit rien et signa la citation à comparaître.
Les policiers le reconduisirent dans la rue et lui remirent un sac plastique avec le contenu de ses poches.
Il pleuvait. Joseph remit sa montre. Il fallait qu’il aille chercher Rose au collège. Il marchait vite, sous la pluie, pour rejoindre sa voiture laissée au bureau de police de Croix Rouge, à
quelques kilomètres de là. Chemin faisant, il écouta les messages de soutien de Leila et de Carla, envoya un sms à Leila pour lui dire qu’il était sorti et prévint également Carla.